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ENSEIGNER QUOI ET COMMENT ?

 La réforme de Charlemagne donna un élan aux études, mais le contenu n'en fut guère changé. Jusqu'au XIIIe siècle environ, les différentes écoles enseignaient en principe les sept arts libéraux divisés en deux "cycles", le trivium et le quadrivium. Le trivium comprenait la grammaire (latine), la dialectique et la rhétorique ; le quadrivium : la musique, l'arithmétique, la géométrie (ou mathématiques) et l'astronomie.

Telle était alors l'encyclopédie des sciences humaines et encore la plupart d'entre elles se bornaient-elles aux plus simples éléments. La musique par exemple n'était autre chose que le plain-chant et ce que l'on appelait mathématiques et astronomie ne consistait guère que dans l'art de connaître le Comput ecclésiastique [1].

Raban Maur [2] (776-836) justifiait ainsi ce choix : Ce que nous trouvons en eux d'utile, nous devons l'exploiter pour notre foi et nous devons écarter tout ce qui est inutile pour le service, l'amour et le culte de Dieu. Ce principe sera communément admis jusqu'au XVIIIe siècle.

En réalité, la plupart des écoles n'enseignaient que le trivium. (Ce sera aussi le cas des collèges à partir du XIIIe siècle et jusqu'au XVIe siècle inclus, comme nous le verrons plus loin) et négligeaient complètement le quadrivium.

Quoi qu'il en soit, les efforts de Charlemagne et des savants qui le secondèrent, n'eurent que des résultats passagers. Le goût des études, un instant ranimé, ne tarda pas à disparaître au milieu des troubles et des discordes civiles qui signalèrent le règne de ses faibles successeurs ; et ainsi malgré la protection qu'ils ne cessèrent à son exemple, d'accorder aux sciences, elles furent encore contraintes de se renfermer dans les cloîtres [3].

Cette période offre très peu de noms célèbres dans les sciences. Il faut cependant citer le moine Gerbert, né vers 935/940 dans le diocèse de Saint-Flour qui fit profession à Aurillac puis alla étudier en Espagne, à Séville et à Cordoue. Il y connut les œuvres d'Aristote et étudia surtout l'arithmétique et la cosmographie. Il était considéré comme le plus grand savant de son époque. Il occupa divers postes ecclésiastiques et fut même pendant un certain temps écolâtre à Reims. Il devint pape en 999 sous le nom de Sylvestre II et régna trois ans seulement mais réussit à imposer aux princes chrétiens la Trêve et la Paix de Dieu. Il introduisit en Occident les chiffres arabes et laissa des œuvres importantes dont De la formation des évêques, Du corps et du sang du Christ, un ouvrage de logique, De l'usage de la Raison et du Raisonnement et deux de mathématiques, Sur l'abaque, et Sur les nombres.

Malgré l'effort de "scolarisation", fait par Charlemagne et ses successeurs, les guerres et les troubles divers avaient ruiné les écoles ; le savoir s'était de nouveau réfugié dans les couvents jusqu'au XIe siècle.

Vers le milieu du XIe siècle les connaissances et les études reçurent un nouvel élan sous l'influence des Arabes, des Maures d'Espagne, des Sarrazins de Palestine et des Grecs de Byzance. On a pu parler à ce propos d'une petite "renaissance" en Occident. Quelques chaires publiques de Philosophie furent créées et attirèrent beaucoup d'écoliers. Citons comme exemple, l'enseignement du plus grand savant de ce temps, Abélard. Né en 1079 au bourg du Paillet, près de Nantes, mort à l'Abbaye de Saint - Marcel près de Chalon-sur-Saône en 1142, Pierre surnommé Abélard ou Abailard (surnom de signification inconnue) fut élève de deux fameux docteurs, Roscelin et Guillaume de Champeaux. Il devint vite leur rival. À 22 ans il ouvrit une école et enseigna à Melun, Corbeil puis à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève, avec un succès extraordinaire : de toutes parts on quittait, pour suivre ses leçons, les autres professeurs qui plus d'une fois descendirent eux-mêmes de leurs chaires pour aller l'entendre [4].

Son succès et la hardiesse de ses thèses lui valurent de nombreux conflits dont il a laissé le récit dans son Historia Calamitatum.

Il entreprit d'établir un rationalisme par lequel il voulait soumettre la foi à la raison. Il fut condamné une première fois par le Concile de Soissons en 1121 et son ouvrage Introduction à la Théologie, jeté au feu. Il se retira de Paris et fonda un couvent nommé Le Paraclet près de Nogent-sur-Seine. À nouveau accusé d'hérésie par Saint Bernard, il fut condamné par le Concile de Sens en 1140 et par le Pape Innocent XI. Il se réfugia alors à l'Abbaye de Cluny, puis se retira à l'Abbaye de Saint-Marcel où il mourut [5].

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[1] Brancherot : Praelectiones Philosophicae , Clermont-Ferrand, 1849, T.3, p. 272.

[2] Raban Maur (Rabanus Maurus ou Hrabanus) savant bénédictin et prélat allemand né à Mayence, mort à Winkel. Il fut élevé dans l'abbaye de Fulda et envoyé à Tours en 802, auprès d'Alcuin, retourna à Fulda en 804 et en devint abbé en 822, se retira en 842 au prieuré de Saint-Pierre puis devint archevêque de Mayence en 847. Il écrivit (à Fulda) un De institutione clericorum, inspiré de saint Augustin. Ce fut le premier et presque le seul ouvrage de pédagogie jusqu'au XIIIe siècle. Il avait fait de Fulda la plus célèbre des écoles d'Allemagne et fut surnommé Præceptor Germaniæ. Philosophe nominaliste, il écrivit une sorte d'encyclopédie De Universo libri XXII et un glossaire de l'Ecriture sainte, latin-allemand.

[3] Brancherot : Praelectiones Philosophicae , même page

[4]ibidem p. 281

[5] Sur Abélard, voir Ch. de Rémusat, Abélard, sa vie, sa philosophie et sa théologie, Paris 1845