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LA CRITIQUE DE MONTAIGNE

Plus sérieusement, Montaigne fait une critique moins caricaturale mais non moins féroce de cet enseignement dans ses Essais et notamment aux chapitres XXV (Du pédantisme) et XXVI (De l'institution des enfans) du Livre I.

Rappelant le proverbe du moyen âge : magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes,[1] il explique le mépris dont sont l'objet les pédants [2] et les magisters, par leur mauvaise façon de se prendre aux sciences; et qu'à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n'est pas merveille si ny les escholiers, ny les maistres n'en deviennent pas plus habiles, quoy qu'ils s'y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos pères ne vise qu'à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu peu de nouvelles.[3]`. Ce "bourrage de crane" est une des principales critique de Montaigne : érudition stupide, sans aucune utilité pour la formation de l'esprit du jugement et du caractère. Nous ne travaillons qu'à remplir la memoire, et laissons l'entendement et la conscience vuide... ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent... Mais, qui pis est, leurs escholiers... ne s'en nourrissent et alimentent non plus; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d'en faire parade, d'en entretenir autruy...

Devant cette faillite du système scolaire, Montaigne reprenant en somme les conclusions de Rabelais, affirme : j'aymeroy aussi cher que mon escolier eut passé le temps à jouer à la paume; au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le revenir de là, après quinze ou seze ans employez... Tout ce que vous y recognoissez d'avantage, c'est que son Latin et son Grec l'ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu'il n'estoit party de la maison. Il en devoit rapporter l'ame pleine, il ne l'en rapporte que bouffie; et l'a seulement enflée au lieu de la grossir. Pour lui l'enseignement est une véritable escroquerie car : ces maistres icy [4]... non seulement n'amendent point ce qu'on leur commet [5],... mais l'empirent et se font payer de l'avoir empiré [6]. Il les traite de scavanteaux et de "lettreferits"... comme si vous disiez "lettre-ferus" : ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dit [7]. Il les accuse de ne rien comprendre, ni eux-mêmes ni les autres, d'avoir la mémoire assez pleine, mais le jugement entièrement creux [8] .

Lui aussi dénonce le mauvais recrutement des maîtres qui n'enseignent que dans un but lucratif, se retirant de la profession avant que d'en avoir prins le goût, alors que n'y restent que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre [9]. Cette opinion recoupe parfaitement ce que dit Quicherat des régents de collège.

Quant au régime même des collèges, il n'a pas de mots assez durs pour les condamner : je ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon. Je ne veux pas qu'on l'abandonne à l'humeur melancholique d'un furieux maistre d'escole. Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la gehene et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour, comme un portefaix [10] ... À la vérité, nous voyons encores qu'il n'est rien de si gentil que les petits enfans en France... J'ay oui tenir à gens d'entendement que ces collèges où on les envoie... les abrutissent ainsi.

Pour la discipline, il demande une sévère douceur : Au lieu de convier les enfans aux lettres, on ne leur présente, à la vérité, que horreur et cruauté. Otez moy la violence et la force; il n'est rien à mon advis qui abastardisse et estourdisse si fort une nature bien née... cette police de la plus part de noz colleges m'a tousjours despleu C'est une vraye geaule de jeunesse captive. On la rend desbauchée, l'en punissant avant qu'elle le soit... vous n'oyez que cris et d'enfans suppliciez, et de maistres enyvrez en leur cholere. Quelle maniere pour esveiller l'appetit envers leur leçon, à ces tendres ames craintives, de les y guider d'une troigne effroyable, les mains armées de fouets ?... Combien leurs classes seroient plus decemment jonchées de fleurs et de feuilles que de tronçons d'osier [11] sanglants ! [12].

Son bilan personnel est plutôt négatif. Bien que Montaigne ait été envoyé environ mes six ans, au college de Guienne [13] , très-florissant pour lors, et le meilleur de France et que son père ait pris soin de lui choisir des precepteurs de chambre suffisans [14] , et d'exiger des aménagements au régime du collège en sa faveur... tant y a que c'estoit tousjours college. Mon Latin s'abastardit incontinent. En fait sa première éducation chez ses parents (avant six ans) avait été si bonne (il parlait couramment latin, n'ayant été entouré dès sa naissance que de gens s'exprimant uniquement en cette langue suivant l'ordre de son père), qu'il sauta dès son arrivée au collège toutes les premières classes et termina ses études à l'âge de treize ans mais avoue-t-il, à la vérité sans aucun fruict que je peusse à present mettre en compte [15]. Il reconnaît cependant avoir beaucoup lu et des œuvres importantes, grâce à l'intelligence de son précepteur, ce qui n'est pas à mettre au profit du collège, car dit-il, s'il n'avait eu l'habileté de le laisser lire à sa guise, je n'eusse raporté du college que la haine des livres comme fait quasi toute nostre noblesse.

Il y a seulement un point positif dans cette éducation selon Montaigne c'est la pratique du théâtre au collège. Dès l'âge de douze ans, dit-il, j'ai soustenu les premiers personnages és tragédies latines de Bucanan, de Guerente et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne avec dignité. En cela, Andreas Goveanus, nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France.

Rien à voir avec les farces montées par les collégiens dont nous parle Quicherat et qui servaient de défoulement aux insolences et grossièretés des élèves. Ces pièces de théâtre en latin[16i], comédies, tragédies ou drames sacrés, souvent écrites par les régents eux-mêmes pour leurs élèves, ne permettaient point les plaisanteries de mauvais goût. Un nivernais, Tixier de Ravisy (Ravisius Textor), né à Saint-Saulge ou plus vraisemblablement à Ravisy-en-Bazois vers 1480, étudiant au Collège de Navarre à Paris, professeur dans ce même collège à vingt ans, vers 15OO, et élu recteur de l'Université la même année ou vers 1510, mort sans doute en 1524, écrivit justement toute une série de pièces "de collège" de 1500 à 1520 environ, qui furent jouées non seulement à Navarre, mais après leur édition en 1536, dans de nombreux collèges [17].

Mis à part ces bons souvenirs, le jugement de Montaigne sur les collèges reste négatif, c'est pourquoi dans son projet pédagogique pour le fils de Diane de Foix : De l'éducation des enfans, il préconisera l'éducation par un précepteur, à la maison, et avec un programme tout à fait original.

Muchembled résume ainsi le cursus des études [18] : La scolarité dure une quinzaine d'années. On ne cherche guère à cultiver chez l'élève les qualités du cœur ou les dons de l'esprit, mais on le noie dans le verbalisme et on l'astreint à un labeur épuisant, 14 à 15 heures par jour. Les collèges qui foisonnent vers 1550 dispensent donc une culture générale faite d'habitudes d'esprit et de notions plus approfondies nommées trivium. Le quadrivium, négligé dans ces écoles de latinité, n'a qu'une place assez restreinte dans le cycle des études, ce qui fait écrire à Ramus [19] dans ses avertissements en 1562 : Les arts mathématiques, qui sont les premières des sciences libérales, n'ont aucun lieu en l'école des arts libéraux.

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[1] Les plus grands clercs ne sont pas les plus sages, cité également par Rabelais, Gargantua, cap. XXXIX, ed.cit.p.315 et par Mathurin Régnier (Satire III ), qui le traduit : les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.

[2]maîtres d'école, précepteurs. Le mot pédant, de l'italien : pedante désigne au sens classique le maître d'école, il est en effet caractéristique qu'il ait pris un sens péjoratif ainsi que ses dérivés : pédantesque et pédantisme (titre du chap XXV). Montaigne cite comme tesmoing, nostre bon du Bellay : "Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque" : Regrets,Sonnet LXVIII.

[3]op.cit., ed. Garnier, tome I p. 144.

[4]il les compare aux sophistes (que Platon attaque violemment, notamment dans le Ménon,XXVIII), et c'est ce terme que Rabelais emploie pour désigner les magisters moyennageux.

[5]ne rendent pas meilleur ce qu'on leur confie.

[6]op.cit, p.147.

[7] id.,p.148.

[8]Id.

[9] id.,pp.150/151.

[10]op.cit, cap. XXVI, p.176.

[11] les verges étaient des faisceaux de branches d'osier. Rappelons que, mise à part la chaire magistrale, il n'y avait pas de meubles dans la salle dont le sol était couvert de paille en hiver et d"herbe" (du foin ? ) en été.

[12] op.cit.,pp. 178/179.

[13]à Bordeaux. Le principal était André de Govéa ou Gouvéa, né à Béja en Portugal, qui dirigea ce collège de 1534 à 1547 et le quitta pour enseigner à l'Université de Coïmbre où le suivirent deux de ses régents : Buchanan et Grouchy. Montaigne cite les deux premiers à la fin de l'essai XXVI.(voir plus loin). André de Govéa avait commencé à enseigner à Paris au Collège Sainte-Barbe auprès de son oncle, Jacques de Gouvéa l'Ancien qui en était devenu le principal en 152O et grâce à l'appui du roi du Portugal, Jean III, l'avait ouvert aux étudiants portugais venus faire leurs études à Paris. Trois autres neveux de Jacques de Gouvéa l'Ancien, Martial, Antoine et Jacques "Junior", furent des professeurs illustres parmi huit autres de leurs parents qui tous étudiérent et enseignèrent à Paris. (Quicherat op.cit. tome I cap. XV et XVI) .

[14]son statut était donc celui des caméristes, (voir plus haut).

[15] op.cit, pp. 189/190

[16]voir plus loin le chapitre consacré au théâtre dans les collèges et lycées.

[17] L.Massebieau, De Ravisi Textoris Comoediis seu de comoediis collegiorum in Gallia (Praesertim ineunte sexto decimo saeculo), Paris Thèse de doctorat, J.Bonhoure ed. 1878. Voir aussi : Maurice Mignon, Etudes de Littérature Nivernaise Ophrys Gap1946 ; pp. 9 à 34 : Jean Tixier de Ravisy.

[18]Muchembled, op.cit. p.155.

[19]voir note sur Ramus (Pierre de la Ramée) dans le chapitre suivant.